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Réinventer l’entreprise
Une démarche pour ceux qui veulent gagner le pari de l’avenir

Communication de Abdelkébir Mezouar, Président de LMS Conseil, au Colloque International sur l’Audit Interne: Quelle pratique pour le 21ème Siècle ? (Casablanca 5-6 Juin 1997)

Vu le temps qui m’est imparti, dix ou quinze minutes, cela me fait penser à une rencontre internationale de consultants en management à San Francisco, où je disposais de 7 minutes pour présenter l'expérience du conseil au Maroc, et par extension dans les univers culturels africain et arabe. Alors j’avais proposé un deal à mes hôtes californiens très attentifs au temps: " Je vais commencer, leur dis-je. Si au bout de 7 mn vous jugez bon que l’on continue, on continue, sinon il vous est loisible de m’arrêter ". Résultat des courses: nous avons eu droit à un débat passionné de 70 mn !

Ceci pour vous dire que le rapport au temps est quelque chose de tout à fait relatif. Du reste, et à propos du thème qui nous réunit aujourd’hui, il y a à peine trois ou quatre ans, " l'an 2 000 " donnait lieu dans la presse ou dans les propos de décideurs, à une évocation quasi-magique d’une vision encore lointaine et chargée d’incertitudes. Aujourd'hui 2.000, ce n'est plus assez, c'est dans moins de mille jours. Et du coup, pour faire fort, pour impressionner, on préfère parler de " 21è siècle ", voire de " troisième millénaire " ! Car nous vivons bien quelque chose qui est du domaine à la fois du rêve et d’une réalité qui se révèle chaque jour plus angoissante, où l’on perd de plus en plus ses repères. Alors on se projète le plus loin possible dans l’espoir que le réel immédiat finira par suivre...

Je continue donc de prendre mon temps, pour dire merci à mes amis de l'AMACI de m'avoir invité et surtout d'avoir pris l’initiative de soumettre à la réflexion la question essentielle du rôle et du devenir du métier de conseil, que ce soit le conseil interne ou le conseil externe. Il s’agit d’une interrogation aussi fondamentale pour ce métier qu'elle l’est pour d'autres métiers, parce que, effectivement, la complexité d'aujourd'hui nous oblige à revoir nos convictions, à remettre à plat nos certitudes.

Les certitudes d'hier sont invariablement perçues comme des absurdités aujourd’hui " disait Peter Drucker. Aujourd'hui, personne ne conteste le fait que la terre tourne. Il a fallu au passage excommunier celui qui a osé le prétendre. Pourquoi ? Parce qu'il est allé à l’encontre des establishments et des préjugés en place.

Oser alors parler du 21è siècle et du métier de conseil au 21è siècle, cela veut dire que l'on accepte et que l’on est prêt à remettre en cause les croyances et les logiques qui ont gouverné jusqu’ici notre pratique, nos schémas de réflexion et nos démarches d'action.

Je vous propose donc de commencer par remettre en perspectives les mutations profondes qui caractérisent cette fin de siècle, et puis dans un deuxième temps, partager avec vous les enseignements d'une modeste expérience de la pratique du changement des hommes et des systèmes au Maroc.

Quelques repères tout d’abord. D’après un certain nombre d’études peu contestées, il ressort que:

1- 80% des entreprises qui ont gouverné le monde il y a 20 ans ont aujourd'hui disparu, et que 80% des entreprises qui vont gouverner le monde dans cinq ans ne sont pas connues.

2- D'ici l'an 2000 / 2005, un actif sur deux ne travaillera plus dans l'entreprise mais pour l'entreprise, et ceci représente un basculement par rapport aux repères traditionnels que nous avons à la fois de l'emploi à vie, du travail garanti et du métier acquis une bonne fois pour toutes.

3- En l'an 2000/2005, 70% de la production mondiale sera de nature immatrielle, c'est à dire, formée non pas de produits industriels, mais de production issue du traitement de l'information et de l’intelligence créative, davantage que de la seule possession de ressources matérielles...

Nous vivons donc une véritable révolution planétaire à laquelle nous ne sommes pas accoutumés et qui mobilise hélas, ici comme ailleurs, davantage nos résistances que nous capacités à transcender les obstacles et à suivre le rythme rapide et incourtounable du changement de civilisation qui caractérise notre époque.

Deux mutations fondamentales (entre autres) vont conditionner le fonctionnement des organisations dans les années futures: la révolution de l’information, et l’accélération des innovations technologiques.

Premièrement: Le temps de l'information denrée rare et enjeu de pouvoir hiérarchique est révolu. L’information devient une ressource à la fois stratégique et à la portée de n'importe qui. Elle pose du coup aux hommes un problème inhabituel de rythme, et par voie de conséquence de comportement et de perception de leur rôle dans l’entreprise.

Quand vous ouvrez votre ordinateur et vous entrez dans Internet par exemple, vous êtes envahis par une quantité telle d'informations dans n'importe quel domaine qui vous fait saisir d’inquiétude. Or, et c’est bien là le premier aspect du problème, il s’agit moins d’une question de volume (exigence d’exhaustivité) que de mode de navigation, c’est à dire de raisonnement, qui va vous conduire vers l’information utile en rapport avec votre besoin.

Ensuite, une fois l’information obtenue, il vous faut réagir dans les minutes qui suivent si vous tenez à rester dans la course. La vitesse de réaction devient le premier paramètre de votre avantage concurrentiel dans un univers de compétition sans états d’âmes. Imaginez par exemple une entreprise au Texas qui lance un appel d’offre via le net sur le marché mondial pour l’achat de 10.000 tonnes de tomates, à tel prix, tel calibre, densité, couleur... et dans un délai de trois semaines. Alors, ou vous envoyez votre offre tout de suite, ou c’est quelqu’un d’autre qui le fera à votre place et vous perdez une opportunité. Et c’est ce qui arrivera 9 fois sur 10 si vous devez préalablement vous conformer à quelque règle ou procédure hiérarchique d’un autre temps, sans compter le chemin de croix des autorisations administratives qui doivent suivre le OK de vos patrons.

La vitesse de circulation et la rapidité de traitement de l’information, s’ajoutent donc au volume exponentiel de cette dernière, mettant le principe de réactivité au cœur du management d’aujourd’hui. Le rapport à l’information change de nature, et dans la foulée, la vision même de l’organisation dans son ensemble. L’organisation traditionnelle n’est plus opératoire: le clivage hiérarchique, la circulation procédurière deviennent des facteurs bloquants aux conséquences qui peuvent se révéler dramatiques. De rapport de consommation passif, nous basculons vers un rapport d’échange et de coproduction de l’information: le secret bien gardé n’est plus une clé pour le pouvoir et le succès; c’est exactement le contraire qui devient la règle.

Deuxièmement: L’image d’une évolution du monde, lente et mécanique, cède à une sensation d’accélération subite et à une sorte de banalisation du progrès. La question là aussi renvoit à un problème de perception et d’attitude face à des tendances lourdes qui sont en train de changer notre conception du monde et de destabiliser des croyances forgées le long des siècles passés, en particulier la croyance en la permanence et la durabilité des acquis.

Traditionnellement le progrès technique est compris comme une sophistication de plus en plus poussée des process et des produits offerts sur le marché. On miniaturise avec des capacités de plus en plus grandes, on personnalise et on adapte le packaging aux goûts des consommateurs... Or le véritable enjeu n’est pas là. Pour vous donner un exemple, il semble que l’on soit parvenu au Japon à mettre au point une machine à laver le linge par ionisation, c’est à dire... sans lessive ! Si cette information se révèle exacte, ce qui n’est pas du domaine du rêve, vous imaginez un peu les conséquences que cela aurait sur la fabricants de détergents. C’est tout un pan de l’industrie mondiale qui va se trouver destabilisé. En d’autres termes, le vrai enjeu aujourd’hui, ce n’est pas seulement de sophistiquer ce qu’on a ou que l’on sait faire, mais d’anticiper ce que ce sera demain.

A l’évidence donc, plus rien n'est définitivement acquis. Microsoft a failli être emporté il y a quatre ans, parce que Bill Gates avait méprisé les débuts d’Internet. Il a dû mettre les bouchées doubles pour se rattraper face à un phénomène devenu en peu de temps universel avec des enjeux financiers considérables.

Il découle de tout cela quelque chose de fondamental pour des pays comme le nôtre. Il ne suffit pas d’être gros et puissant pour se considérer totalement à l’abri de toute menace. Des exemples notoires démontrent même le contraire, comme ce fut le cas au début des années 90 du géant IBM qui, assis sur 40 ans de gloire ininterrompue, a vu s’effondrer en l’espace de quatre/cinq ans et son marché et ses bénéfices colossaux. Le gigantisme alourdit et fait endormir les réflexes, le système d’alerte s’érode, et on se met à perdre du terrain face à des " nains " qui ont eu la bonne idée d’infiltrer des créneaux jugés sans risque par les grands. La leçon de tout cela, c’est que la richesse ne réside plus dans le force mais dans l'intelligence. Et l'intelligence n'a pas de frontière, entre Nord et Sud ou entre petits et grands. C’est une chance historique qui s’offre désormais à nous de faire l’économie d’un certain schéma mécanique de l’histoire. Il nous faut savoir l’exploiter. Et pour cela il faut avoir présent à l’esprit un certain nombre d’évolutions qui s’affirmeront très vite comme des évidences.

  • Les activités liées à la production du savoir (innovation, recherche et dveloppement) vont prendre une part de plus en plus croissante dans la production de richesses. Elles représentent aujourd'hui près de 15% du PIB des pays industrialisés; elles atteindront 30 à 40% en 2005. Certains petits pays, sans ressources naturelles, exportent aujourd’hui en logiciels l’équivalent des exportations du gaz algérien, soit 3 à 4 milliards de dollars. La capacité de mobilisation de l’intelligence individuelle et collective, que ce soit pour une nation ou pour une entreprise, voilà désormais le véritable enjeu.
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  • La compétitivité se joue sur le terrain de la proximité avec le client et de la réactivité face à la concurrence. Dès lors les structures lourdes et sophistiquées explosent pour céder la place à des micro-unités, reliées souvent par un simple réseau d’information, mais fonctionnant en intéraction dynamique entre elles et avec leur environnement immédiat et en même temps mondialisé. A partir de ce moment la force de l’entreprise ne réside plus dans sa capacité de production mais sur sa capacité de coordination, c’est à dire son aptitude à gérer au même moment et à tout instant tous les flux d’information qui peuvent arriver de n’importe quel point de l’entreprise ou de la planète.

    Du coup, les entreprises sont condamnées à se recentrer sur leur métier de base ou sur de nouveaux métiers, et à élaguer toutes les fonctions auxilliaires qui alimentent des armées d’agents sans utilié avérée. Le cas des banques et de l’Administration est significatif à cet égard. Une étude récente sur la Banque de France a révélé que sur 18.000 agents qui absorbaient quelques 6 milliards de francs uniquement en salaires, seuls 500 à 600 personnes étaient nécessaires pour répondre à la mission de la banque qui est de concevoir et proposer la politique monétaire de la France ! Inutile de dire qu’avec un tel handicap, peu d’entreprises tiendraient longtemps la route.

    Conséquence de tout cela, l'emploi traditionnel tendra à disparaître. Et le phénomène ira en s’accélérant, aggravant du même coup la problématique du chômage, jusqu’à ce que l’on parvienne à résorber, par des voies nouvelles, les méfaits de nos systèmes schlérosés. Des solutions originales et courageuses ont fait leur preuve dans ce sens, comme par exemple les formules d’essaimage. Mais ceci suppose une autre vision de l’action et de l’effort que celle galvaudée depuis deux ou trois ans avec cette formule magique de " mise à niveau " employée à toutes les sauces. Car le problème ne consiste pas seulement à rattraper un retard, mais à se dépasser pour générer sa propre dynamique de création de richesse. Or vous n’y parviendrez pas en tentant simplement d’imiter ce que fait le voisin, mais en inventant vos propres solutions.

Il faut bien comprendre que nous sommes en train de changer de civilisation. Nous entrons dans un autre univers régi par d’autres logiques qui prennent totalement à contre-pied les logiques anciennes. Nous devons donc changer nous-même notre mode de raisonnement sans quoi le train continuera son chemin sans nous. Or la vraie difficulté tient davantage à nos craintes de nous engager dans des alternatives qu’on ne maîtrise pas complètement de peur de perdre ce que l'on a même si on n’en est pas totalement satisfait. Et c'est là l'erreur. Bien sûr, on ne change pas de logique comme on change de chemise. Souvent, la prise de conscience ne survient que quand une grave crise vient à éclater. Mais c’est parfois trop tard, et quoiqu’il en soit le coût du redressement est sans commune mesure avec ce qu’on aurait engagé si l’on avait pris la peine de réagir à temps aux évènements. La difficulté ici tient là aussi au poids des croyances et à la propension à privilégier les solutions de facilité. Les professionnels du conseil le savent bien, eux qui sont généralement sollicités pour proposer des solutions savantes à des choix déjà établis.

Rien n’est plus difficile à faire bouger que les dogmes. Or souvent la représentation que l’on se fait de l’organisation relève plus du dogme, " akida ", que du bon sens et de la pertinence des systèmes en place. Dans l’imaginaire collectif, on se représente l’organisation comme une structure stable, sous forme de fonctions avec des espaces symbolisant des territoires. La logique rationnelle nous a appris en effet que pour comprendre la complexité du monde, il faut le découper en petits morceaux, et donc pour être efficace dans le travail il faut spécialiser. Le résultat des courses c'est que au lieu de consacrer son énergie à produire et à créer, on se retrouve en train de se battre pour préserver son espace et ses acquis, sous couvert de respect des règles, de la hiérarchie et de l'autorité.

Avec cela, on est bien loin des organisations qui tiennent le haut du pavé de la compétition mondiale. Toutes n’y sont pas parvenues, mais la tendance est bien dans une évolution qui privilégie la mobilisation des ressources créatives plutôt que la défense de territoires imaginaires. Pour être compétitif, il faut être réactif, parce que dans un monde instable et aléatoire il faut pouvoir s’adapter et très vite aux nouvelles contraintes qu’imposent et le progrès technique et le changement de logique dans le maniement des affaires. L’essentiel est dans le résultat, et dans la manière de l’obtenir (d’où les questions très actuelles d’éthique).

A l’évidence, une telle transition suppose une véritable révolution culturelle que peu de gens sont prêts à engager. Pourtant certains s’y sont hasardés au Maroc, parfois depuis près de deux décennies, comme ce fut le cas dans le secteur des travaux-publics dont nous avons été témoins et acteurs en tant que conseil. Plus récemment, d’autres ont emprunté le même chemin sous l’effet de la pression concurrentielle et de la déréglementation (SGS Thomson, Lesieur Cristal...).

Face à ces enjeux et mutations nous avons affaire, au Maroc comme ailleurs, à trois cas de figure:

  • Ceux qui ont compris et qui ont pris les devants
  • Ceux qui ont cru longtemps à l’immunité et qui se sont trouvés du jour au lendemain dos au mur, face à des situations de crise
  • Et ceux, hélas, qui n’ont toujours pas compris, et qui risquent d’avoir tôt ou tard un réveil douloureux.

Cette dernière catégorie forme encore la grande majorité, alors que curieusement, c’est en son sein que l’on consomme le plus de séminaires, c’est elle qui fait le plein des colloques. A croire qu’ils sont plus souvent dans les colloques que sur le terrain pour travailler.

Ce n’est évidemment pas le cas de ceux, ici dans ce colloque, qui m’ont fait l’amitié de m’écouter.

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