 |
Workshop
18 Janvier 2002
Discussion des résultats du questionnaire de la 2ème phase
du Projet de recherche « l’entreprise marociane et la modernité »
Compte-Rendu
Abdesselam Cheddadi a tout d’abord livré une lecture de l’ « image » qui se dégage des résultats. Malgré le nombre limité de réponses aux questionnaires (13 participants au total), l’échantillon demeure néanmoins assez riche pour permettre la formulation d’hypothèses de travail :
-
A propos des paramètres de Modernité des entreprises :
- Le premier constat est celui de la « disparité » des paramètres selon les participants (11 groupes de critères recensés). Mais à l’examen, les quatre groupes de paramètres qui ont recueilli le plus de réponses sont significatifs en eux-mêmes (et englobent implicitement tous les autres critères) :
|
Ø |
Rationalité et progrès continu (> système de régles, culture de la rentabilité, mesure des résultats, compétitivité…) |
|
Ø |
Gestion démocratique (> système de régles, communication efficace) |
|
Ø |
Adaptation à l’évolution des techniques et méthodes de gestion (> maîtrise du métier…) |
|
Ø |
Stratégie claire (> intégration dans l’économie mondiale, compétitivité) |
- Le second constat est que le taux d’intégration, globalement faible, de ces paramètres, s’atténue au fur et à mesure que l’on descend dans la hiérarchie.
En première approche, la situation actuelle peut être caractérisée par :
- la non intégration des valeurs propres au capitalisme moderne (valorisation sociale du travail, civisme, effort permanent…)
- la persistance des valeurs pré-capitalistes (culture du maâllem, autoritarisme, confusion entreprise / enrichissement personnel, modernité perçue comme phénomène étranger)
- la confusion entre degré d’application (des régles de la modernité) et causes de non-application de ces règles
- la non différenciation entre valeurs du capitalisme et valeurs pré-capitalistes
- la causes explicatives données restent fragmentaires et non exhaustives : on incrimine par exemple la double dimension de l’Etat et du Droit ; mais le raisonnement reste « timide », on n’ose pas les expliciter, les ordonner…
-
Perception et attitude face à l’Islam
- Dans l’ensemble, l’échantillon pense qu’il n’y a pas incompatibilité entre Islam et modernité, mais exprime néanmoins des reserves ; ce faisant, on ne se démarque pas clairement d’une certaine opinion dominante dans le monde qui véhicule l’image de l‘Islam comme une religion figée et se sert de cette image pour justifer des comportements et attitudes à l’égard des régions et peuples qui s’en réclament.
- Dans le même ordre d’idées, il y a unanimité à considérer la contribution de l’Occident à la modernité comme très importante (et inversement celle de l’Afrique comme à peu près nulle), tandis que l’on observe un flottement pour ce qui concerne la contribution de la civilisation arabo-islamique, et une hésitation moindre en ce qui concerne les civilisations de l’Inde ou de la Chine.
Toutes ces perceptions posent question, et méritent d’être analysées et approfondies (voir plus loin).
-
Quid de notre modernité à nous au Maroc ?
- A propos du rapport au travail, on a une conscience assez nette de ce qui relève de la modernité ; mais il y a des couches historiques qui sont confondues quant aux raisons de la non-intégration des comportements jugés nécessaires ou des comportements négatifs observés, qui laissent supposer que la culture d’entreprise n’est pas homogène au Maroc, y compris parmi les entreprises dites modernes.
- Quant aux rapports à l’Autorité, on observe une confusion entre ce qui relève des principes et ce qui relève des pratiques.
Toutes ces incohérences méritent là-aussi d’être analysées.
|
Discussion intermédiaire (points-clés versés au débat)
- Il nous faut reconnaître notre difficulté à nous détacher du référentiel à l’Islam : or si l’Ijtihad s’impose pour faire avancer notre culture et notre société, il implique d’abord un effort sur soi
- L’Islam est bâti sur le principe selon lequel, en toutes choses, il y a un début et une fin ; cette idée va à l’encontre de celle de progrès continu
- Si les résultats du questionnaire laissent transparaître des hésitations, c’est parce que nous ne sommes qu’au début de la réflexion. L’Islam pose problème aux entreprises, par exemple à propos de l’attitude face au risque (c’est aller contre la volonté divine) ou face à la réussite (tout doit être rapporté au groupe, la jamaâ) : il y a donc nécessité de se libérer de ces croyances au même titre que l’a fait le protestantisme avec l’Eglise catholique.
- De même à propos de ce qui est du domaine de l’universel et ce qui relève de l’identité : on met trop de choses dans la question de l’identité, alors que nous sommes en fait à l’intersection de plusieurs sphères culturelles
- D’ailleurs, à ce propos, il n’y a qu’à voir comment dans les entreprises multinationales on parvient à traiter la question de la pluri-culturalité ou de l’inter-culturel au niveau notamment des équipes dirigeantes, ou plus largement face à des populations multi-ethniques
- La question de la modernité n’est pas propre à l’Islam, elle se pose à tout le monde et en tout temps : c’est le fait de nous focaliser sur l’Islam qui pose problème
- Si l’on part du constat historique que la modernité à laquelle on se réfère (en tant que rupture de paradigme) trouve son point de départ au 15ème siècle, la question qui se pose est pourquoi l’Islam n’a pas suivi le mouvement ?
- Nos élites aujourd’hui semblent totalement démunies en connaissances de l’Islam, contrairement aux générations passées qui avaient (même au plus bas de l’échelle sociale) un backround minimum en la matière
- Sur le plan méthodologique, si le questionnaire se révèle riche, les résultats gagneraient en précision si l’on parvient à élargir l’échantillon en reformulant le questionnaire sous forme de questions fermées
- En outre, si le questionnaire fait ressortir des aspects comme les perceptions de l’Etat et du Droit, pourquoi ne pas l’élargir également aux questions du rapport à la démocratie ?
- Enfin, l’image qui se dégage du rapport à la modernité suggère à la fois un diagnostic et une ligne d’action : comment inverser les proportions pour les catégories à faible taux d’intégration ? quels sont les paramètres les plus déterminants sur lesquels il convient de concentrer l’effort ?
Eléments d’interprétation et d’analyse (A. Cheddadi)
I- Synthèse d’ensemble
-
Il y a une bonne perception de la question de la modernité des entreprises, mais une grande disparité et mélange des niveaux (principes généraux / procédures). Cette confusion reflète par elle-même une certaine culture d’entreprise
-
Les paramètres de la modernité sont moyennement acquis par les catégories « supérieres », insuffisamment par les autres : ceci pose à la fois la question du pourquoi ? et de que faire ?
-
La perception de la modernité crédite de façon unanime l’apport de
l’Occident, hésite en ce qui concerne celui de l’Islam : ce constat est en lui-même symptômatique d’une problématique plus large et plus profonde
-
La modernité marocaine est associée à la période du protectorat et le processus jugé irrevesible sans que l’on sache pourquoi (en particulier quand on juge nécessaire le retour à la tradition sur certains paramètres)
|
II- Interprétations
1- Le
premier point (disparité et mélange des niveaux), est le reflet :
-
De notre situation historique : nous ne nous sommes pas installés dans la modernité de manière délibérée, selon un choix volontaire et conséquent. Nous avons subi la modernité, sans réelle volonté d’y aller. Il y a donc une rupture qui existe mais qui n’est pas assumée ; il n’y a pas une réelle culture de la modernité (voir l’état de notre système éducatif, de la production culturelle…)
-
De la conception de la modernité dans le monde contemporain : la modernité est le fait d’une évolution depuis le 15ème siècle où des strates se sont accumulées (réforme protestante…) en s’appuyant sur des fondations telles que les synthétisent Max Weber dans l’Esprit du Capitalisme :
- La conception du métier comme vocation et comme devoir
- La recherche de l’enrichissement comme signe d’élection divine (un mérite devant Dieu), donc objet d’adhésion absolue
- La Rationalité poussée à tous les niveaux de la vie sociale (à la différence de l’Islam où, comme mis en lumière par Ibn Khaldoun, tout ce qui ne verse pas dans l’intérêt général est rejeté)
- Ajouter à cela, depuis le 19ème siècle, les évolutions qui ont impacté l’économie et la société occidentale : l’OST, la création de la Bourse, la démocratie dans l’entreprise, la rationalisation de l’organisation de l’Etat (bureaucratie), le statut d’autonomie de l’individu, la dynamique de progrès infini…
|
Or, nous n’avons pas tout cet arrière-plan historique ; nous procédons par intuition ou par imitation sans réelle prise sur le réel.
2- Pourquoi y a-t-il faiblesse dans le niveau d’acquisition de la modernité ?
Ceci est à ramener au problème général de la société quant à son degré d’assimilation des traits fondamentaux de la modernité qui est déficient :
- le fonctionnement de l’Etat
- l’élaboration du Droit et le fonctionnement de la Justice
- la rationalisation des rapports sociaux (on a perdu les règles d’avant, et on n’a plus de règles aujourd’hui, contrairement aux sociétés avancées où les rapports sont contractuels)
- la culture scientifique et technique, etc…
Or la religion a joué un rôle fondamental dans l’histoire du capitalisme (croyance religieuse en certains principes fondamentaux : le travail comme vocation, la rigueur, l’enrichissement…). Donc, comment réinterpréter le Coran de façon à intégrer les normes de la modernité ?
3- A propos de l’histoire de la modernité
Il nous faut admettre que si l’Occident a apporté énormément à la modernité, il a aussi et en même temps, détruit énormément : des techniques du passé ont été dilapidées, perdues, des peuples entiers ont été décimés, la flore, la faune, les éco-systèmes ont été détruits, des patrimoines culturels essentiels d’Afrique ou d’Islam ont été pillés, déplacés de leur lieu naturel… Or il n’y a pas d’histoire écrite de ce côté de l’histoire universelle. L’état des rapports de force impose en quelque sorte que le monde est = à l’occident.
4-
L’histoire moderne du Maroc ne commence pas avec le Protectorat
Le fait de penser le contraire est un non sens qui, hélas, est accepté
comme une évidence. De même que l’idée de revenir à la tradition est
également un non sens car on ne peut reconstruire toute une civilisation
pour soi tout seul.
L’Islam comporte tout et son contraire (ex : la notion de Rizk, c’est
un bien mais en même temps c’est quelque chose qu’on attend du ciel).
Or le sysytème économique le plus évolué avant l’époque moderne,
c’est celui de l’Islam (pratique du commerce, de la navigation
maritime, de la manufacture…)
La question donc de fond c’est comment préserver le principe de la foi
(indispensable à l’adhésion, mobilisation) en faisant évoluer, par le
principe (démocratique) du débat, les croyances les plus porteuses de
progrès.
Par ailleurs, à propos de spécificité, les réserves émises sur le
registre de la spiritualité, la morale, les structures sociales… créent
une frontière avec les principes universels. Or si tout groupe crée par
définition ses propres spécificités, ce sont celles-ci qui lui
permettent de dialoguer avec d’autres. le vrai problème c’est qu’on
n’a pas constitué d’identité pour nous :
- on n’a pas travaillé sur nos expériences spirituelles, culturelles,
sociales (on a abandonné toute réflexion sur ces registres-là : on y
est tout en les niant !). Ce qu’on a gardé c’est le folklore : on
n’a pas produit de pensée, donc n’avons pas de réponse à donner aux
autres cultures étrangères, on est démuni, en situation de faiblesse.
- même constat à propos de la langue, de l’architecture, de l’art en
général : les formes d’expression qui, autrefois permettaient de se
constituer une identité se sont effritées, technicisées, uniformisées…
De plus, le marché a aujourd’hui une emprise absolue qui fait que
l’identité est également soumise à ses lois : on cherche d’abord à
vendre ; ce qui permet de construire une identité est lui-même en train
de s’effriter…
Conclusion et perspective
L’objectif serait donc de forger un « modèle » (culture) de « l’entreprise moderne au Maroc » sur lequel il serait possible de construire une stratégie d’action.

Programme en cours
|